mercredi 10 mars 2010

Jimi Hendrix et les inventeurs de trésors

Grande polémique autour de l’album d’ « inédits galactiques » de Jimi Hendrix intitulé Valleys of Neptune : fallait-il remixer et publier, quarante après la mort du musicien, des bandes qu’il aurait peut-être laissées au fond d’un tiroir, ou qu’il aurait retravaillées à sa manière ? Sur le site Rue 89, un internaute répond à ceux qui invoquent les mânes de l’artiste que « Kafka avait demandé à son exécuteur testamentaire Max Brod de détruire tous ses écrits après sa mort. C’est grâce à la désobéissance de Brod que nous sont parvenus Le Château et Le Procès ». Le problème est insoluble : Maria Callas avait interdit la publication de son enregistrement de « Mon cœur s’ouvre à ta voix » (Saint-Saëns, Samson et Dalila), qui est aujourd’hui considéré comme un grand moment de sa discographie. Plus récemment, le pianiste Krystian Zimerman a fait retirer des catalogues quelques-uns de ses plus beaux disques (les Valses de Chopin, les Ballades de Brahms). A-t-on eu raison de passer outre la volonté de Callas une fois qu’elle n’a plus été là ? Zimerman a-t-il tort de faire passer son jugement personnel avant la vox populi ? A-t-on par ailleurs le droit de confronter l’unique Sonate op.1 pour piano d’Alban Berg à ses Variations sur un thème original, une œuvre de jeunesse qu’il a vigoureusement reniée, ou de fouiller les poubelles de Verdi pour reconstituer une partition de Don Carlos qu’il a lui-même élaguée avant la première ? Le meilleur argument à plaider en faveur des tenants de la volonté de l’auteur pourrait bien être la rareté. Apprécierait-on autant Eschyle si l’on possédait les cent-dix pièces qu’il a écrites, au lieu de devoir se contenter des sept chefs-d’œuvre qui nous sont parvenus ? Il est vrai que dans ce cas, ce sont les siècles qui en ont décidé.

mardi 9 mars 2010

Philip Langridge, un ténor à tout faire, et bien

Trois dates dans la carrière du ténor britannique Philip Langridge. En juillet 1982, au festival d’Aix-en-Provence, il tient le rôle principal dans Les Boréades de Jean-Philippe Rameau. L’événement fait un certain bruit, l’ouvrage ayant dû attendre deux-cent-dix-huit ans pour être représenté. En juin 1985, il est Ottavio dans Don Giovanni, monté par Jean-Pierre Ponnelle dans le cadre du festival Mozart lancé par Daniel Barenboim au Théâtre des Champs-Elysées. En 1994 enfin, il chante Peter Grimes de Benjamin Britten à l’English National Opera dans une mise en scène à la pointe sèche de Tim Albery. Grand style français, discipline mozartienne, tradition anglaise. Dans Les Boréades, il indique la voie aux ténors aigus qui vont lui succéder dans ce répertoire enfin redécouvert. Dans Don Giovanni, il fait d’Ottavio, que l’on montre généralement en porte-traîne de Donna Anna, un double chevaleresque du Grand Seigneur méchant homme. Dans Peter Grimes, il mêle l’ambiguïté de Peter Pears, le créateur du rôle, et la violence de Jon Vickers, le « recréateur » de ce marin qui pourrait bien être un assassin. Philip Langridge est mort à soixante-et-onze ans, le 5 mars, d’un cancer fulgurant. A Noël, il était encore sur la scène du Metropolitan Opera de New York, en Sorcière mangeuse d’enfants dans Hänsel et Gretel d’Humperdinck. Il aura décidément tout chanté, et bien.

Pour le voir et l’entendre :
Britten : Peter Grimes - 1 DVD Arthaus Musik – Rameau : Les Boréades - 3 CD Erato

lundi 8 mars 2010

Jouer Mozart rend plus intelligent ? Pas si simple !

Bonne nouvelle pour les musiciens : la pratique de leur art améliore leurs fonctions cérébrales. Cela commence très tôt, si l’on en croit les experts réunis fin 2009 à l’Université d’Austin, au Texas. Au bout d’un an de formation, l’enfant musicien a un cortex auditif différent de celui de ses camarades : mémoire, capacité d’attention et même aptitude au langage sont stimulées. Et cela s’améliore avec l’âge : entre dix et treize ans, les progrès s’accélèrent. Cela se remarque particulièrement chez les sujets atteints de déficits du langage (l’aphasie) ou de l’identification des mots écrits (la dyslexie). Des analyses plus fines ont montré que les régions du cerveau concernées ne sont pas exactement les mêmes selon que l’on étudie le piano (instrument polyphonique), le violon ou que l’on chante. Qu’à cela ne tienne : faites de la musique et vous deviendrez plus intelligent. « Ah non, rien à voir, rectifie le professeur Antoine Sahin, de l’Université de Columbus. L’éducation musicale ne conduit pas nécessairement à améliorer le QI ni la créativité ». Quant à l’intelligence, c’est une notion variable, dont l’appréciation dépend, chez l’enfant, des origines sociales, de l’éducation et du niveau culturel des parents. Glenn Schellenberg, professeur à l’Université de Toronto, indique cependant que « la pratique de la musique et même son écoute passive peuvent aider à accomplir certains tests cognitifs ». Cela marche rien qu’en écoutant Mozart ? « Beaucoup moins bien », répondent en substance ces dignes scientifiques. « Et puis, ajoute Schellenberg, pour les adultes, les effets de la cognition musicale sont plus difficiles à cerner ». Moralité : faites étudier la musique à vos enfants et écoutez autant de Mozart que vous voudrez. Rien de tout cela ne peut vous faire de mal.

dimanche 7 mars 2010

L’Or du Rhin à la Bastille : le miroir déformant de Günter Krämer

La malédiction du Nibelung serait-elle conjurée à l’Opéra de Paris ? Depuis 1957, impossible d’y donner les quatre volets de La Tétralogie. La dernière fois, en 1976, l’entreprise n’était pas allée plus loin que La Walkyrie, laissant exsangues des pointures telles que Georg Solti, Peter Stein et Klaus Michael Grüber (censés monter deux opéras chacun). Pourquoi s’obstiner, puisqu’on en a vu depuis des cycles complets au Théâtre des Champs-Elysées (en concert et sur scène), au Châtelet (par deux fois) et, récemment, au festival d’Aix ? Tout simplement parce qu’une maison qui ne vient pas à bout de ce monument qui est à l’opéra ce que Le Soulier de satin est au théâtre est suspectée de ne pas être bien tenue. Aujourd’hui donc, L’Or du Rhin. La Walkyrie suivra fin mai, et les deux autres « journées » la saison prochaine. Dans la fosse : Philippe Jordan, pour ses débuts de directeur musical. Sur le plateau, la mise en scène de Günter Krämer, gloire du théâtre en Allemagne. Gros succès à la première, jeudi 4 mars. L’orchestre est allant et précis : Jordan a dû écouter son père Armin, chef wagnérien de type « méditerranéen ». Les chanteurs sont à la hauteur, avec l’Anglais Kim Begley en Dieu du feu façon Fratellini, et une incroyable contralto chinoise, Qiu Lin Zhang, en Terre Mère aux allures de Sissi Impératrice. Car Krämer mélange les genres et brouille les codes. Pour nous montrer que le monde des dieux et des géants est un univers impitoyable, il fait appel au cirque, au cabaret, à la BD, à la SF. Il n’innove pas vraiment, mais achève de nous persuader qu’une lecture innocente du grand œuvre wagnérien est désormais impossible. Si La Tétralogie fascine toujours autant, c’est parce qu’elle nous tend un miroir à peine déformant. Ce qu’on y voit n’est pas flatteur. Tirez le rideau !

Crédit photo : Opéra national de Paris/ Elisa Haberer


Wagner : L’Or du Rhin. A l’Opéra de Paris Bastille, les 10, 13, 16, 19, 22, 25, 28 mars.

samedi 6 mars 2010

Concours de Bamberg : Trois questions à Jonathan Nott

La troisième édition du Concours de direction d’orchestre Gustav Mahler de Bamberg s’est terminée hier soir avec la remise des prix et le concert du lauréat, Ainārs Rubiķis. Jonathan Nott, directeur musical de l’Orchestre Symphonique de Bamberg et fondateur du concours nous explique ses objectifs.

Dans le monde il existe déjà d’autres concours de direction d’orchestre, qu’est-ce que Bamberg a de différent ?
D’abord, pour les candidats, tous les frais sont payés, ils n’ont donc rien à débourser pour l’inscription, ils partagent le même hôtel que le jury avec lequel ils peuvent parler librement. J’ai aussi voulu qu’il n’y ait pas trop de pièces à diriger, de cette manière chacun des douze candidats peut apprendre quelque chose, tirer un enseignement de cette expérience pendant au moins les quarante-deux minutes dont il dispose dans la première phase du concours. Bien sûr, il faut un vainqueur, mais ce qui m’intéresse c’est ce que tous les candidats sortent d’ici enrichis. D’ailleurs, la relation avec eux ne se termine pas une fois qu’ils sont éliminés : on garde le contact et la fin du concours est plutôt le début d’une relation.

Pourquoi Gustav Mahler est l’axe de ce concours ?
D’abord par l’histoire : avant que le nom soit changé pendant la Deuxième Guerre Mondiale, cet orchestre était l’Orchestre Allemand de Prague que Gustav Mahler a dirigé pendant un an. Mais aussi, plus profondément, parce Mahler était un grand chef qui a fait beaucoup pour la musique de son temps. Enfin parce que sa musique permet de mesurer les qualités d’un chef par sa complexité et sa densité : vous changez la couleur d’une seule ligne, toutes les autres changent aussi. Mahler est sur le fil très mince qui divise la musique du passé et la musique de nos jours : quand on écoute une symphonie de Beethoven, on doit se transporter mentalement à son époque pour mieux la comprendre ; quand on écoute Mahler, on a le sentiment d’être dans notre époque. C’est pourquoi la musique contemporaine occupe une place très importante dans le concours : un chef de nos jours doit savoir diriger non seulement Mahler mais aussi les compositeurs de nos jours. L’époque où un chef pouvait se concentrer sur un seul répertoire voire un seul compositeur est finie.

Le risque avec un concours comme celui-ci n’est pas justement de primer la jeunesse plutôt que la qualité d’un chef ?
J’espère que ce n’est pas notre cas puisque par exemple cette année nous avons choisi le candidat le plus âgé. En même temps, pour un candidat de 21 ans seulement, un deuxième prix qui lui ouvrira de portes est peut-être plus intéressant que le premier prix qui le mettrait tout suite sous les feux de la rampe et la pression médiatique.

Le palmarès :
1er prix (20.000 euros) : Ainārs Rubiķis, Lettonie (né en 1978)
2ème prix (10.000 euros ) : Aziz Shokhakimov, Ouzbékistan (né en 1988)
3ème prix (5.000 euros) : Yordan Kamdzhalov, Bulgarie (né en 1980)

vendredi 5 mars 2010

Concours de Bamberg : Le combat des chefs

A ma droite, le candidat ouzbèque, Aziz Shokhakimov, 22 ans, râblé, plein d’énergie, qui emploie la baguette pour fouetter les musiciens, les inciter à donner toujours plus dans l’expression. A ma gauche, le candidat Letton, Ainārs Rubiķis, 32 ans, un véritable poids plume qui combine précision et élégance des gestes. Le combat se fait en trois rounds : d’abord une page contemporaine d’environ cinq minutes, puis une répétition en quinze minutes du Scherzo de la Quatrième symphonie de Mahler, et enfin le troisième mouvement de cette même oeuvre mais cette fois-ci exécuté sans aucune interruption et sans aucune indication verbale des candidats : un numéro sur la corde raide et sans filet.
Pour cette finale du Concours de Direction d’orchestre de Bamberg, le public est venu en masse, un public de connaisseurs : sur les 70 000 habitants de la ville, 7 000 sont des abonnés de l'Orchestre. Et il se passionne pour la confrontation des deux styles.
Premier sur le ring, Aziz Shokhakimov s’attaque à Con brio de Jörg Widmann, page ultravirtuose, en faisant justice au titre de l’oeuvre. Il s’en sort, mais on se demande s’il est vraiment à l’aise dans ce répertoire. Dans Mahler en revanche son style musclé montre ses limites : ses gestes sont appuyés pour épaissir les traits et essayer ainsi de faire oublier les inévitables couacs par une surenchère d’émotion. Mais à force de demander toujours plus aux musiciens, l’ensemble s’écroule. La faute à l’inexpérience ?
Ainārs Rubiķis monte à son tour sur le podium avec l’énorme partition de Towards Osiris, l’oeuvre contemporaine qu’il défend sans qu’apparemment le compositeur (Matthias Pintscher, par ailleurs membre du jury) soit choqué : tout semble fluide. Mais ce n’est rien à côté de son Mahler. Après le style très appuyé de son rival, sa direction subtile, tout en finesse, fait mouche et tire le meilleur de l’Orchestre de Bamberg, transfiguré. Dans le scherzo, il est à la fois pointilleux dans ses indications et imagé quand il évoque l’atmosphère fête de ce mouvement : « C’est comme le Violoniste sur le toit, amusez-vous ! » Son combat, il le gagne par KO dans le quatrième mouvement : c’est de la musique de chambre et on reste émerveille par la souplesse d’un orchestre qui se plie à la moindre de ses indications. Après ce numéro, le chef quitte la scène sous un tonnerre d’applaudissements. Le jury est lui aussi sous le charme et Ainārs Rubiķis devient le Premier Prix de cette troisième édition. A 32 ans, c’est encore un jeune chef (jusqu’à quelle âge un chef est encore « jeune »?) qui peut montrer désormais une excellente carte de visite. Saura-t-il bien l’utiliser ?


Crédit photos : Matthias Hoch

jeudi 4 mars 2010

Concours de Bamberg : la première demi-finale

Première demi-finale du Concours de Direction d’orchestre Gustav Mahler de Bamberg. Pas de jurés assis en rang d’oignon face à la scène : ils sont un peu partout, comme durant toute la compétition, certains, même, sont assis au milieu de l’orchestre pour mieux apprécier la technique des candidats. Et Jonathan Nott, le directeur musical du Symphonique de Bamberg, a pris place sur un balcon juste derrière l’orchestre, en face des candidats car, dit-il, « je veux suivre leurs regards et leurs gestes. »
Des beaux gestes, l’allemand Cornelius Heine, premier candidat de la soirée, en a beaucoup, et une technique sûre qui témoigne d’une expérience certaine. Mais pourquoi alors a-t-il à du mal à convaincre les musiciens ? Dans les deux mouvements de la Quatrième symphonie de Mahler, il s'en sort, mais dans le menuet de la Symphonie n° 104 de Haydn c’est la catastrophe : c’est lourd, sans grâce et sans esprit. La belle machine qu'est le Symphonique de Bamberg brille dans Mahler mais patauge dans Haydn. La faute au chef ? Le premier basson de l’orchestre, Pierre Martens a sa propre théorie : « Mahler, c’est une machine complexe qu’un chef peut mettre en route avec une bonne technique : tout le monde le suivra. Dans Haydn, la simplicité de la partition complique les choses : chaque musicien y ajoute sa touche personnelle à ce qui est écrit, au chef de mettre tout le monde d’accord. Mahler est parfois difficile pour une jeune chef, mais rien n’est plus subtil qu’un menuet de Haydn. »
Qu’on demande sinon à l’autre candidat, le Bulgare Yordan Kamdzahlov, belle chevelure noire à la Celibidache, qui a aussi tout le mal du monde à expliquer aux musiciens comment il veut interpréter ce menuet qui décidément fait de la résistance. Il est en revanche très à l’aise dans Mahler où, quasiment sans explications, il arrive à transformer la sonorité de l’orchestre. Comment font les musiciens pour jouer deux fois le même morceau dans la même soirée et de manière totalement différentes, pour oublier les indications d’un candidat afin de mettre en oeuvre celles du suivant ? Aucun mystère, explique encore Pierre Martens : « C’est une question de communication gestuelle : entre musiciens on doit pouvoir se comprendre avec une simple indication. C’est même à cela que l’on reconnaît un bon chef. »

Crédit photos : Matthias Hoch

mercredi 3 mars 2010

Bamberg, un Concours sous le signe Dudamel

Je vous laisse jusqu'à samedi en compagnie de Pablo Galonce, qui vous propose de suivre avec lui le concours de direction d'orchestre de Bamberg.
FL


Le miracle Bamberg va-t-il se répéter ? En 2004, pour la première édition du Concours de direction d’orchestre Gustav Mahler, le jury a eu du flair en couronnant le Vénézuélien Gustavo Dudamel, future vedette Deutsche Grammophon et directeur musical (à vingt-huit ans) du Philharmonique de Los Angeles. C’est l’espoir de démarrer une carrière tout aussi fulgurante qui a poussé 280 candidats à tenter leur chance pour la troisième édition de ce Concours désormais très suivi, créé sous l’impulsion de Jonathan Nott (photo), le chef de l’Orchestre Symphonique de Bamberg.
L’Orchestre, formé après le Deuxième Guerre Mondiale de musiciens tchèques passés à l’ouest, reste la meilleure carte de visite de cette petite ville du Nord de la Bavière, qui pourrait servir de décor aux Maîtres chanteurs de Nuremberg. Depuis la révélation Dudamel, Bamberg est synonyme de succès rapide : et si le jury trouvait à nouveau la perle rare ?
Les demi-finales de la troisième édition commencent aujourd’hui mercredi. Les quatre candidats sélectionnés - un Allemand, un Letton, un Bulgare et un Uzbèque – devront évidemment diriger une symphonie de Mahler (la Quatrième), mais aussi une de Haydn, un peu de Webern et deux pages de compositeurs vivants, Matthias Pintscher et Jörg Widmann (N’oublions pas que Jonathan Nott a été directeur musical de l’Ensemble Intercontemporain). Mais est-ce suffisant ? Un concert, aussi réussi soit-il, peut-il laisser deviner l’avenir d’un chef, dont le talent demande plus de temps à mûrir que celui d’un instrumentiste. En France, le Concours de Besançon a lancé Seiji Ozawa, mais les «bêtes à concours» qui peuvent impressionner un jury ne tiennent pas forcément la distance. Dudamel lui-même, six ans après, est très médiatisé, mais il est loin d’avoir réalisé toutes ses promesses.

Crédit photo : P. Eberts/R. Haughton

mardi 2 mars 2010

Le disque selon Bernard Coutaz, ou l’invention d’Harmonia Mundi

Eric Rohmer hier, Bernard Coutaz aujourd’hui : les pionniers de la nouvelle vague, qu’elle soit discographique ou cinématographique, s’en vont. Sous la dénomination bien trouvée d’Harmonia Mundi, Bernard Coutaz a commencé par enregistrer des orgues, il a fait d’Alfred Deller une star en un temps où la voix de contre-ténor provoquait des ricanements gênés, puis il est devenu, avec René Jacobs (à l’époque… contre-ténor), Dominique Visse (idem), William Christie, Philippe Herreweghe et quelques autres, l’éditeur des voix à l’ancienne et des instruments d’époque. Installé à Saint-Michel de Provence, Harmonia Mundi avait alors des allures baba cool qui allaient bien avec les artistes et leur public. Les éditeurs sérieux jetaient un regard condescendant sur ces doux rêveurs qui défendaient un répertoire marginal et des partis-pris post-soixante-huitards. Ils avaient tort. Distribution de labels d’art, installation de filiales - d’abord à Londres, puis dans le monde entier -, diffusion de collections de livres, achat des éditions Chant du Monde, ouverture de boutiques permettant d’échapper à la dictature de la grande diffusion : un demi-siècle après sa création, Harmonia Mundi résiste mieux à la crise que les dinosaures internationaux. Christie est parti, mais Herreweghe et Jacobs (maintenant chef d’orchestre) son toujours là, et sont devenus des vedettes. Si enregistrer pour Deutsche Grammophon, c’est entrer à l’Académie, faire des disques chez Harmonia Mundi, c’est un peu donner des cours au Collège de France. Depuis Arles, Eva Coutaz, qui a repris les rênes, reste fidèle aux principes-maison : pas de caprices de stars, mais un travail d’ensemble au service d’une programmation raisonnée. Résultat : une certaine rigidité de fonctionnement, mais un catalogue qui ressemble à quelque chose, aucune concession au marketing (« Ce navet nous permettra de financer des projets exigeants… ») et un public qui sait qu’on ne se moque pas de lui. Dans le sillage de Coutaz - comme de son confrère et rival Michel Bernstein, créateur des disques Valois -, sont apparus ces « petits labels » qui secouent l’institution et entretiennent le flambeau. Merci à eux. Quand le CD sera exposé au Centre Pompidou entre les premiers lave-linge et le stérilisateur de Mon Oncle de Jacques Tati, ce sont peut-être ces disques-là que l’on conservera comme témoins d’un âge d’or.

lundi 1 mars 2010

Chopin et Schumann : l’un fait un tabac, l’autre pas

1er mars : date à laquelle Chopin fêtait son anniversaire. Son acte de baptême indique le 22 février. Bref, il y a à peu près deux-cents ans qu’il est né. Demandez autour de vous de quels musiciens on fête cette année le bicentenaire. « Chopin ! », vous répondra-t-on en chœur. Insistez : « Seulement Chopin ? ». Il n’y en aura pas beaucoup pour se taper sur le front : « Ah oui, Schumann ! ». On comprend que ni le quadricentenaire de Dumont et Lambert, ni même le tricentenaire de Pergolèse et Wilhelm Friedmann Bach ne fasse rêver grand-monde. Mais Schumann, le romantique par excellence, le fou sublime, le découvreur de talents, parmi lesquels … Chopin (« Chapeau bas, Messieurs, un, génie ») ? Eh bien oui, c’est comme ça. Chopin et la Pologne martyrisée, Chopin et George Sand, Chopin mourant poitrinaire à trente-neuf ans, cela fait battre les cœurs, comme si l’artiste était toujours vivant, comme si le charme qui faisait chavirer jeunes filles et duchesses agissait encore.
En revanche, Schumann fou d’amour pour la belle Clara, Schumann fou de jalousie envers le jeune Brahms, Schumann fou tout court se jetant dans le Rhin (et se ratant), cela ne passe plus, cela n’a jamais bien passé. Question de musique aussi, et même d’abord. Chopin, c’est profond, mais ça n’en a pas l’air. Schumann, ça ne l’est pas moins, mais ça se voit. La Valse-minute ou la Polonaise en la, un enfant peu les écouter en boucle. Les Scènes d’enfants, en revanche, c’est quand on est adulte qu’on les apprécie. Voilà : Chopin est plein de nos souvenirs d’enfance. Pas Schumann. Alexandre Tharaud a sorti un récital intitulé « Chopin, journal intime ». Vous imaginez « Schumann, journal intime ? » De quoi devenir fou ! L’année prochaine, ce sera le bicentenaire Liszt. Le sujet est vaste, le personnage charmeur, et sa musique, dont on connaît surtout les pièces de virtuosité, n’a pas la réputation d’être «difficile ». On se trompe : Liszt est aussi difficile que Schumann. Il est seulement moins génial. Et puis il est mort vieux, et l’on s’attendrit surtout sur les anges fauchés en plein vol, comme Chopin. Schumann, lui, est mort entre deux âges. Décidément, il a eu tout faux !

Soirées Chopin sur Arte, le 1er mars avec Alexei Volodine, le 7 avec Rafal Blechacz.