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jeudi 29 avril 2010

Le cas Britten à l’Opéra Bastille

Benjamin Britten pile et face à l’Opéra Bastille. Dans la grande salle, son opéra Billy Budd ; à l’Amphithéâtre, ses trois Quatuors à cordes, par le Quatuor Diotima. Le procédé, très prisé des programmateurs, est ici baptisé Convergences. Dans le cas de Britten, le mot n’est pas trop fort. A l’opéra, Britten fait feu de tout bois, convoque Purcell et Verdi, Berg et Chostakovitch, et produit un théâtre musical diablement efficace, qui ne ressemble qu’à du Britten. En musique de chambre, il rend hommage à Purcell encore (le premier Orpheus Britannicus. Le deuxième, c’est lui !), à son maître Frank Bridge, et invente une musique « pure » qui, dans ses thèmes et ses atmosphères, contient des opéras entiers. Billy Budd, repris dans la mise en scène spectaculaire de Francesca Zambello, mélange chants populaires et formes sophistiquées pour traiter le thème préféré de Britten, cette fois inspiré de Melville : l’innocence persécutée par le désir des hommes. Dirigée par Jeffrey Tate avec une extraordinaire élégance, la musique paraît directe, simple presque, en tout cas accessible à un public que la « contemporaine » peut effrayer. Le lendemain, en écoutant le 3ème Quatuor superbement joué par les Diotima devant une salle étonnamment jeune, on retrouve Britten un quart de siècle plus tard, à la veille de mourir, jetant des clins d’œil à Mort à Venise, son dernier opéra. Là aussi, Chostakovitch pointe le nez, et voisine cette fois avec Mahler. On embrasse, en écoutant ce testament musical, un paysage d’autant plus vaste que pour nous y préparer, les Diotima ont joué le 3ème Quatuor de Frank Bridge, une pièce terriblement touffue, pleine de références à l’Ecole de Vienne, et dont, au début de sa carrière, Britten a fait son miel. Quand il compose pour l’opéra, Britten, comme le Capitaine Vere dans Billy Budd, n’oublie jamais que « l’amour l’emporte sur l’intelligence ». Ce calculateur était aussi un idéaliste. Cela doit être pour cela qu’il est entré dans le top ten des grands noms du lyrique.
François Lafon

Benjamin Britten : Billy Budd. Avec Kim Begley, Gidon Saks, Lucas Meachem. Jeffrey Tate (direction), Francesca Zambello (mise en scène). Opéra de Paris – Bastille, 29 avril, 3, 8, 10, 13, 15 mai.

mardi 23 mars 2010

Cabaret contemporain : qui a (encore) peur des musiques actuelles ?

Comme la musique classique, la création contemporaine a besoin de changer d’air et de rajeunir son public. C’est cette constatation qui a conduit Laurent Jacquier - un ancien de Sciences Po Lyon converti à la musique en fréquentant la Folle Journée de Nantes -, à créer Le Cabaret Contemporain. Prise de tête, la contemporaine ? Oui, si vous l’écoutez les mains jointes dans une salle gris béton. Non (ou moins), si vous êtes attablé dans un lieu plus souvent dévolu au jazz ou aux variétés. Rendez-vous donc à l’Archipel et à la Péniche Opéra, mais aussi au Studio Ermitage, au Vent se lève, à La Java. Le concept tient d’autant mieux la route que bien souvent la création, même la plus hard, pose moins de problèmes aux amateurs de nouveautés en tous genres qu’aux accros à Mozart et Beethoven. La programmation de la première saison (quatorze concerts de septembre à juin) ne caresse pas les oreilles dans le sens de la consonance : percussions, improvisation, électroacoustique, musique de chambre, découverte de jeunes compositeurs par des solistes de l’Ensemble Intercontemporain ou par des étudiants du Conservatoire Supérieur, partenaire de l’aventure avec, entre autres, la SACEM et Arte. Cœur de cible : les jeunes de quinze à quarante-cinq ans (c’est flatteur). A l’issue du concert, un DJ s’installe aux platines et fait danser l’assistance sur du Ligeti ou du Stravinsky. Sur le site cabaret-contemporain.com, la page « contacts » est illustré d’une photo de Claude Laydu dans Le Journal d’un curé de campagne, le film de Robert Bresson d’après Bernanos. Est-ce à dire que pour gagner son paradis, il ne faut pas avoir froid aux oreilles ?


Prochains concerts : Duo Links, de Franck Bedrossian (23 mars, Studio de l’Ermitage) – Œuvres de Julien Gauthier (15 avril, Péniche- Opéra) – L’Histoire du Soldat de Stravinsky par l’Ensemble Acouphènes (11 mai, Le Vent se lève) – Jeunes compositeurs présentés par la SACEM (22 juin, Ermitage)
www. cabaret-contremporain.com

lundi 1 mars 2010

Chopin et Schumann : l’un fait un tabac, l’autre pas

1er mars : date à laquelle Chopin fêtait son anniversaire. Son acte de baptême indique le 22 février. Bref, il y a à peu près deux-cents ans qu’il est né. Demandez autour de vous de quels musiciens on fête cette année le bicentenaire. « Chopin ! », vous répondra-t-on en chœur. Insistez : « Seulement Chopin ? ». Il n’y en aura pas beaucoup pour se taper sur le front : « Ah oui, Schumann ! ». On comprend que ni le quadricentenaire de Dumont et Lambert, ni même le tricentenaire de Pergolèse et Wilhelm Friedmann Bach ne fasse rêver grand-monde. Mais Schumann, le romantique par excellence, le fou sublime, le découvreur de talents, parmi lesquels … Chopin (« Chapeau bas, Messieurs, un, génie ») ? Eh bien oui, c’est comme ça. Chopin et la Pologne martyrisée, Chopin et George Sand, Chopin mourant poitrinaire à trente-neuf ans, cela fait battre les cœurs, comme si l’artiste était toujours vivant, comme si le charme qui faisait chavirer jeunes filles et duchesses agissait encore.
En revanche, Schumann fou d’amour pour la belle Clara, Schumann fou de jalousie envers le jeune Brahms, Schumann fou tout court se jetant dans le Rhin (et se ratant), cela ne passe plus, cela n’a jamais bien passé. Question de musique aussi, et même d’abord. Chopin, c’est profond, mais ça n’en a pas l’air. Schumann, ça ne l’est pas moins, mais ça se voit. La Valse-minute ou la Polonaise en la, un enfant peu les écouter en boucle. Les Scènes d’enfants, en revanche, c’est quand on est adulte qu’on les apprécie. Voilà : Chopin est plein de nos souvenirs d’enfance. Pas Schumann. Alexandre Tharaud a sorti un récital intitulé « Chopin, journal intime ». Vous imaginez « Schumann, journal intime ? » De quoi devenir fou ! L’année prochaine, ce sera le bicentenaire Liszt. Le sujet est vaste, le personnage charmeur, et sa musique, dont on connaît surtout les pièces de virtuosité, n’a pas la réputation d’être «difficile ». On se trompe : Liszt est aussi difficile que Schumann. Il est seulement moins génial. Et puis il est mort vieux, et l’on s’attendrit surtout sur les anges fauchés en plein vol, comme Chopin. Schumann, lui, est mort entre deux âges. Décidément, il a eu tout faux !

Soirées Chopin sur Arte, le 1er mars avec Alexei Volodine, le 7 avec Rafal Blechacz.

dimanche 21 février 2010

Bartok digital : si Bela avait su ça !

Si Bela Bartok avait su, il y aurait mis encore plus d’énergie : les tonnes de documents et enregistrements qu’il a recensés pour que la musique traditionnelle - c'est-à-dire non écrite - de son pays ne tombe pas dans l’oubli sont désormais en ligne, sur le site de l’Institut de musicologie de l’Académie des Sciences de Hongrie. A moins d’être musicologue, direz-vous, pas besoin de connaître tout cela pour apprécier le compositeur, ni même pour détecter les traces de folklore hongrois dans Le Château de Barbe-Bleue. Certes, mais à l’heure où tout et n’importe quoi est conservé, archivé, protégé, pérennisé, digitalisé, MP3isé, ce travail acharné de sauvegarde d’un patrimoine en danger méritait bien cela. « A quoi sert d’apprendre, puisque tout est dans les livres ? » se demandait l’ancien cancre Sacha Guitry. A ne pas oublier, par exemple, qu’un Bartok a sué sang et eau sur les chemins des Carpates, et qu’il en a rapporté des trésors.

vendredi 19 février 2010

Stephen Sondheim, l’aristocrate de la comédie musicale au Châtelet

Sous-genre : « section établie dans un genre et renfermant une ou plusieurs espèces », explique le Littré. Ceci pour la biologie. Quand il s’agit d’art ou de littérature, le terme prend une connotation péjorative. L’opérette, par exemple, ou sa fille la comédie musicale, sont des sous-genres de l’opéra. Les enfilades de chansons interprétées et mises en scène façon Star Ac’ dont les Français se délectent depuis Notre-Dame de Paris relèvent, en effet, de ce genre d’en-dessous. Mais comment appeler alors A Little Night Music, de Stephen Sondheim, que l’on connaît ici pour être le troisième homme de West Side Story, aux côtés de Leonard Bernstein et Jerome Robbins ?
« A musical », dit-on à Broadway, où Sondheim, longtemps boudé pour son intellectualisme, est aujourd’hui considéré comme un maître. Soit. Il se démarque en tout cas, pour la musique comme pour les histoires qu’il raconte, d’un Andrew Lloyd-Weber, roi du musical sirupeux (mais efficace) importé de Londres. Cette Petite Musique de nuit, inspirée du film d’Ingmar Bergman Sourires d’une nuit d’été, est même à l’opposé de la mélodie continue selon Lloyd-Weber. Ici, la musique naît du théâtre, les mots et les notes se rencontrent, se quittent, se retrouvent, comme ces couples assortis pour le pire qui vont se reformer pour le meilleur au cours d’une nuit légère et profonde. « Je n’avais jamais entendu ma musique par un orchestre au grand complet », s’est étonné Sondheim, habitué aux petits ensembles de Broadway, où A Little Night Music est actuellement à l’affiche avec Catherine Zeta-Jones et Angela Lansbury. Au Châtelet, le metteur en scène anglais Lee Blakeley manie le grand spectacle, mais tout est d’une grâce, d’une fluidité étonnantes. Quand Leslie Caron entre en valsant et s’immobilise, soudain âgée mais étonnamment juvénile, sur la chaise roulante d’où elle va observer les chassés croisés de cette nuit d’été, on a l’impression de parcourir le demi-siècle qui nous sépare d’Un Américain à Paris, où elle virevoltait en compagnie de Gene Kelly. Et là, un frisson de bonheur parcourt le public.

A Little Night Music, de Stephen Sondheim. Avec Leslie Caron, Greta Scacchi, Lambert Wilson. Orchestre Philharmonique de Radio France, Jonathan Stockhammer (direction) – Châtelet, les 19 et 20 février à 20h.

jeudi 18 février 2010

Sibelius, sympathisant nazi ?

Aux Etats-Unis, la chasse aux sorcières ne sera jamais finie. Voilà que dans Sibelius dans l'Ancien et du Nouveau Monde: Aspects de sa musique, son interprétation, sa réception, un livre qu’il cosigne avec trois de ses collègues, un professeur à l’University of Nord Texas, Timothy L. Jackson, accuse formellement Sibelius de sympathie avec les nazis. Il n’est pas le premier à le faire, mais il avance des arguments chocs : acceptation en 1935 de la Médaille Goethe avec signature d’Hitler à l’appui, pension allemande octroyée à partir de 1941, approbation par le Troisième Reich de la Société Sibelius en Allemagne, interview complaisante donnée à un reporter de guerre SS, refus d’honorer la promesse, faite avant la guerre, d’aider un jeune compositeur juif. Avant même qu’il ne paraisse, le livre provoque une levée de boucliers. « Gardez à l'esprit que nous parlons d'un vieil homme chauve aux mains tremblantes, avec une cataracte à l'œil et qui, probablement, ne savait même pas que les SS existaient », rappelle Vesa Siren, gardien du temple Sibelius en Finlande. Sur la toile, le buzz fait rage : coupable ou non coupable, le champion du nationalisme finlandais, le créateur d’une musique inclassable glorifiant la terre de ses ancêtres et les hauts faits des défenseurs de la patrie ? Quoi qu’il en soit, on risque de ne plus arriver à écouter innocemment Finlandia ou Le Cygne de Tuonela. Comme chez Wagner, comme chez Richard Strauss, on cherchera des signes. Quels signes, et des signes de quoi ? Un unisson de cuivre trop péremptoire, une évocation trop complaisamment nostalgique du folklore nordique, un accord un peu brusque, voire totalitaire ? On risquera d’oublier que lorsqu’Hitler accède au pouvoir, Sibelius est déjà muré dans un silence qui durera jusqu’à sa mort ; que pour recréer de toutes pièces un pays longtemps rayé de la carte, un certain nationalisme se justifie ; qu’aucune musique n’est un appel au meurtre, comme ont pu l’être les pamphlets de Céline, et que c’est par ses écrits (livrets d’opéras compris) et non par sa musique que Wagner véhicule des idées malodorantes ; et enfin que si René Leibowitz, le champion de Schoenberg et du dodécaphonisme, a traité Sibelius de « plus mauvais compositeur du monde », Lucien Rebatet, rédacteur à Je suis partout, l’a défini comme « le plus ennuyeux des musiciens sérieux ». Les extrêmes renvoyés dos à dos. Et si la question demeure, lancinante, on se rappellera la phrase de Proust dans Contre Sainte-Beuve : « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne ».

mardi 16 février 2010

Prokofiev, dernières miettes du gâteau

Le 9 février, le pianiste russe Boris Berman, interprète d’une intégrale Prokofiev (Chandos) et d’un livre sur les Sonates de Prokofiev (Yale University Press), joue Prokofiev au Zankel Hall de New York. Rien que de normal, sauf qu’il s’agit cette fois d’œuvres récemment retrouvées de l’auteur de Pierre et le Loup. Il y a la Musique pour les athlètes, composée en 1939 pour un spectacle gymnique devant rassembler 30 000 jeunes, mais qui n’a pas eu lieu parce que le metteur en scène, le grand Vsevolod Meyerhold, a été arrêté par la police de Staline. Il y a deux mouvements rescapés du ballet Trapèze (1924), jamais joué, et dont Prokofiev a récupéré la musique dans le Quintet op. 39 et le Divertimento op. 43. Il y a aussi des fragments de l’opéra Mers lointaines, laissé inachevé en 1948. Musiques perdues, ou abandonnées en route, ce qui n’est pas la même chose, sauf si l’on est fataliste, et que l’on est persuadé que ne se perd que ce qui doit se perdre. On pense en tout cas à ces fragments de poteries retrouvées dans un champ de fouilles, et qui permettent aux archéologues de reconstituer la maison tout entière. Sauf qu’en musique, les fragments sont trompeurs, et restent mystérieux quant aux intentions de l’auteur. Les œuvres terminées après coup (Turandot de Puccini, Lulu de Berg, la Symphonie inachevée de Schubert, la 10ème Symphonie de Mahler) le montrent bien : après avoir été inachevées, elles sont devenues bancales. Notre époque s’est fait une raison, et pratique le culte du fragment : on aime les derniers tableaux de Turner parce qu’ils ne sont pas finis, on est d’autant plus touché par Le premier Homme et Le dernier Nabab que Camus et Fitzgerald n’ont pas eu le temps de les terminer, on glose sur le fait que Debussy a qualifié La Mer d’ « esquisses symphoniques ». En attendant, elle est très amusante, cette Musique pour les athlètes, que Prokofiev a composée dans le style réaliste-socialiste-accessible-aux-masses, dont le ballet Roméo et Juliette est le chef-d’œuvre. Et puis, au fait, elle est terminée, elle.

vendredi 5 février 2010

Gershwin par Spielberg, un biopic in blue

Mr Spock (sans les oreilles) en Gershwin : c’est Zachary Quinto, connu pour avoir incarné au cinéma le personnage de Star Trek, que Steven Spielberg a choisi pour être le compositeur de Porgy and Bess dans le film qu’il s’apprête à tourner. Encore un biopic en perspective, mais dont le héros, mort en 1937, n’est pas une figure familière des petits et grands écrans, tels Piaf ou Gainsbourg. Ca tombe bien : physiquement, Zachary Quinto ne ressemble pas du tout à Gershwin. En revanche Spielberg, comme lui fils d’émigrés juifs devenu roi de l’Amérique, est un peu son double. Grosse différence : Gershwin est mort à trente-huit ans, Spielberg en a soixante-quatre.
Tout est spectacle, dans la vie de Gershwin, et l’on regrette que Sergio Leone n’ait pas en son temps tourné un Il était une fois en Amérique II dont il aurait été le héros. Il est vrai que la furie du biopic est plus récente, qui veut que les stars ne soient plus elles-mêmes, mais se glissent dans la peau d’autres stars du passé ou du présent. En attendant, Spielberg s’apprête à sortir un autre biopic, le plus risqué de tous, surtout en France et en Belgique : un Tintin en 3 D. Parce que maintenant, on ne se contente plus de créer des clones de nos idoles, il faut encore qu’ils soient en relief.

samedi 30 janvier 2010

Henri Dutilleux, Le Temps, l’Horloge et le disque minute

Il n’y a qu’à Henri Dutilleux que cela arrive. Le 14 mars 1998, sa pièce pour orchestre The Shadows of Time (Les Ombres du Temps) est créée à Boston sous la direction de Seiji Ozawa. Trois jours plus tard, le disque parait chez Erato. Durée : vingt-et-une minutes. Le 7 mai 2009, son cycle de mélodies Le Temps l’Horloge est donné en première mondiale au Théâtre des Champs-Elysées, sous la baguette du même Ozawa. L’enregistrement, réalisé en direct par Radio France, ne sort qu’au bout de six mois, dans la collection à tirage limité « Les grands concerts du Théâtre des Champs-Elysées ». Durée : quatorze minutes et vingt-trois secondes. Le CD est complété par une émission de radio « Spécial Ozawa » de treize minutes enregistrée le jour du concert, et réunissant le chef, le compositeur et la soliste Renee Fleming. L’idée de diffuser, pièce après pièce et en temps réel ou presque, les œuvres nouvelles d’un compositeur mondialement reconnu et toujours productif à quatre-vingt-quatorze ans est belle, d’autant que le temps, présent jusque dans ses titres, est une des composantes principales de son inspiration. Elle montre aussi à quel point le temps selon Dutilleux est hors du temps selon le marché du disque. La loi Hadopi ne concerne ni Boulez, ni Dutilleux, ni même Dusapin. Faut-il s’en réjouir ? Le Temps l’Horloge réunit des poèmes de Jean Tardieu (Le Temps l’Horloge, justement, ainsi que Le Masque) et Robert Desnos (Le dernier Poème), pour se terminer sur Enivrez-vous de Baudelaire. « Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous. Enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise." conseille le poète. Henri Dutilleux a bien fait de l’écouter.

Henri Dutilleux : Le Temps l’Horloge. Renee Fleming (soprano), Orchestre National de France, Seiji Ozawa (direction) - 1 CD Théâtre des Champs-Elysées. En vente au Théâtre (12 euros), ou par correspondance (15 euros). www.theatrechampselysees.fr

samedi 16 janvier 2010

Pierre Boulez, du haut de sa pyramide


Coup d’envoi, dans le New York Times, des hommages planétaires à Pierre Boulez, à l’occasion de ses quatre-vingt-cinq ans (le 26 mars). Propos glanés.
« J’aime la virtuosité. Pas pour elle-même, mais parce qu’elle est dangereuse »
« Si vous voulez que votre vie soit plus intéressante, vous devez faire des efforts. C’est une question d’organisation. Je suis choqué que tant de gens ne soient pas plus créatifs, c’est à dire plus exigeants avec eux-mêmes. »
« Les questions que nous devons nous poser sont : « Est-ce que j’essaie d’être nécessaire à l’évolution du langage ? Est-ce que j’essaie d’être original ? Etre original signifie bien sûr se procurer les outils pour l’être, pas seulement en avoir le désir. Les outils sont importants : Mallarmé reprochait à Degas d’écrire des poèmes. « Il ne suffit pas d’avoir des idées de poèmes, disait-il. Les poèmes, ce sont des mots. »
« Je ne m’excuse pas d’avoir été sur les barricades durant les années 1950-1960. On nous a accusés d’être des dictateurs parce que nous jouions ce que nous aimions. Mais nous ne donnions que quatre concerts par an ! Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de concerts de musique nouvelle, mais l’enjeu est moins fort. »
« Vous n’obtenez pas de résultats si vous ne vous battez pas. Aujourd’hui, je comprends mieux les points de vue qui ne sont pas les miens, mais je suis encore capable de les combattre. »
« Ne placez pas votre ego au-dessus de la musique. Faites ce que vous avez à faire pour son service. C’est le seul moyen de progresser. »
« Le sérialisme a fait long feu. Il a été tué par les gens qui l’ont utilisé. »
Résumé de la situation par Daniel Barenboim, infatigable porte-parole du maître : « Si Pierre est une grande figure de la modernité, c’est parce qu’il a compris qu’il y avait dans la vie des moments d’évolution et des moments de révolution. Quand la révolution a été nécessaire, il a été là pour en prendre la tête. »
Boulez, en tout cas, semble prêt à résister tout seul aux tentatives d’embaumement. A moins qu’il ne contemple déjà le siècle du haut de sa pyramide.
Crédit photo : Felix Broede/DG

mercredi 30 décembre 2009

Haendel, businessman et musicien


Avec un businessman comme Haendel, l’économiste américain Paul Solman est dans son élément. Interview sur la chaîne publique de télévision américaine PBS, à propos de l’increvable hit qu’est Le Messie : « Le Messie et l’agent, c’est une vieille histoire. D’ailleurs, Haendel, en allemand, signifie « marché ». Dans son ouvrage sur la musique classique Quarter Notes on banknotes, le professeur à Harvard Mike Scherer rappelle que l’opéra a été pour lui une manière de s’affranchir économiquement de la noblesse et du clergé. Pour écrire son opéra Rinaldo, Haendel fait valider un salaire de base de 200 livres. L’ouvrage remporte un triomphe : le lendemain, il pèse de 500 à 600 livres, l’équivalent de 800 000 livres d’aujourd’hui, ou d’un peu plus d’un million de dollars. Mais l’opéra est cher. Il faut payer les décors, les costumes, et surtout les stars internationales que sont les divas et les castrats. Handel trouve alors la solution : l’oratorio. Plus de décors, plus de costumes, plus de divas hors de prix, mais des chanteurs anglais, rémunérés au prix du marché. Le Messie est un parfait produit d’appel. C’est là qu’entre en scène la South Sea Company, destinée à renflouer les caisses de la couronne, et que l’on a accusée d’avoir assuré le transport des esclaves africains vers les colonies anglaises. Une bulle se forme, explose, les investisseurs boivent le bouillon. Haendel, à l’image d’Isaac Newton et de la haute société qu’il fréquente, a vu le coup venir, et déjà récupéré son argent. Cinq ans après, la Compagnie se réorganise, soutenue par l’équivalent de l’actuelle Fed (Réserve Fédérale des Etats-Unis), et lance des obligations à 3 ou 5%, garanties par le gouvernement. Haendel a compris que les obligations sont plus sûres que les actions. Il réinvestit et gagne. Le succès de ses oratorios, Le Messie en tête, fait le reste. Quand il meurt, il laisse une fortune de 20 000 livres, ce qui pour l’époque est énorme ». Choquant, ce mélange d’art et de business ? Pas dans le cas de Haendel, dont l’oeuvre elle-même est un modèle économique autant qu’un produit culturel. La méthode s’appliquerait moins bien à Mozart ou à Berlioz. On aimerait bien, en revanche, voir Paul Solman se pencher sur le cas de Haydn, de Vivaldi ou de Verdi. Et l’art dans tout cela ? Voilà un mot qui, dans le dictionnaire, sera bientôt précédé de la mention : « désuet ».