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mercredi 5 mai 2010

L’Italie malade de ses opéras

En Italie, quand l’opéra ne va pas, rien ne va. Or voilà que la première de Carmen est annulée à Bologne, que Turin déprogramme Le Barbier de Séville, que L’Or du Rhin risque de ne pas briller à la Scala de Milan, et qu’à Florence, Zubin Mehta dirige « Va Pensiero » pour les employés en grève au lieu de régaler le public chic de La Femme sans ombre de Richard Strauss. Le détonateur : un décret réduisant les dépenses des opéras de la Péninsule, et une mesure signée par le président de la République Giorgio Napolitano visant à les privatiser. Les quinze Fondazioni lyriques sont touchées, et cinq mille six cents emplois menacés. L’état compte ainsi économiser 260 millions d’euros par an, sans compter les 110 millions prodigués par les régions, les provinces et les communes. La raison : les théâtres italiens sont les moins rentables du monde, ils perdent tous les ans 2,7 millions chacun (dette cumulée : 300 millions), chaque spectacle est subventionné à hauteur de 135 000 euros, et l’ensemble coûte 400 millions par an aux contribuables. Le quotidien Il Giornale, dont Silvio Berlusconi est le propriétaire, se félicite de voir baisser les salaires et ironise sur l’« indemnité humidité » touchée par les musiciens quand ils jouent en plein air, la « prime armes factices » exigée par les figurants des Arènes de Vérone quand ils doivent manier poignards et épées, ou le « bonus langue » allégué aux choristes du San Carlo pour chanter ne serait-ce qu’un mot dans un idiome autres que l’italien. La première scène de Senso, le film de Luchino Visconti, se passe à la Fenice de Venise. On y voit une représentation du Trouvère tourner à l’émeute. Avis aux politiques !
François Lafon 

mercredi 28 avril 2010

A Lyon, le supporteurs de l'OL au rythme de Dvorak

0-3 : le Bayern de Munich a donc éliminé l’Olympique Lyonnais en Ligue de Champions. Vu à la télé, le spectacle était superbe (du côté allemand au moins), surtout qu’il y avait de quoi attirer l’oreille. Non pas le flot de commentaires souvent superflus des chroniqueurs de TF1, mais plutôt le chant des supporteurs lyonnais (à moins que ce ne soit pas des munichois… ) qui encourageaient son équipe en reprenant à chœur le thème du dernier mouvement de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak. Faut-il voir l’influence de l’Orchestre National de Lyon qui proposait encore cette saison d’acheter pour le même prix une place de concert et un billet pour un match de l’OL ? En tout cas, l’amour du foot n’est pas incompatible avec l’amour de la musique : Chostakovitch se passionnait par exemple pour le ballon rond. Les abonnés du Real Madrid, eux, peuvent se joindre avant chaque match au stade Santiago Bernabeu à la voix de Plácido Domingo, qui a enregistré l’hymne du club. Côté frisson musical, les champions du monde sont les supporteurs du Liverpool : impossible de ne pas frémir en les entendant chanter « You’ll never walk alone » au début de chaque match à Anfield. Et dire qu’il s’agit à l’origine un morceau d’une comédie musicale de Rodgers et Hammerstein…
Pablo Galonce

lundi 26 avril 2010

A la Cité de la Musique, les affaires classiques continuent

Vous ne trouverez aucun article dans la presse sur la rencontre qui vient de se tenir à la Cité de la Musique de Paris et pour cause : les journalistes n’y étaient pas les bienvenus. Pourtant, de cette réunion sortiront les affiches des prochaines saisons des grands orchestres et salles de concert du monde. C’est la conférence annuelle (exclusivement réservée aux professionnels, bien entendu) de l’IAMA. Derrière cet acronyme anglais se cache l’International Artist Manager's Association, en bon français l’association internationale d’agents artistiques classiques. Pendant quelques jours donc, cette confrérie très fermée qui négocie au nom de chefs, chanteurs et solistes, rencontre les responsables de programmation des orchestres pour essayer de leur vendre leurs artistes. Rien à signaler donc, sauf que la filière a dernièrement connu quelques soubresauts : quand Gustavo Dudamel a quitté Askonas Holt, son agence de toujours, pour rejoindre Van Walsum (dirigée par par un ancien d’Askonas, Stephen Wright), cela a provoqué un véritable tremblement de terre. Mais c’est rare que les agents classiques soient ainsi mis en lumière : le mélomane ne se soucie pas d’ailleurs du contrat de Simon Rattle ou Anna Netrebko, alors que les cachets des stars du cinéma ou de la pop font la une de magazines, pour ne rien dire des salaires des footballeurs.
C’est un monde où l’on parle surtout l’anglais : les agences britanniques tels que Harrison Parrott, IMG Artists, Askonas Holt, Hazard Chase et américaines comme CAMI font la pluie et le beau temps dans le monde classique face à quelques poids lourds allemands (Konzertdirektion Schmid) et même français (Valmalete, Jacques Thelen). Mais l’avenir se prépare peut-être déjà : les agences chinoises pointent du nez quand ce ne sont pas les agences occidentales qui s’installent en Chine. Le pays au trente millions de pianistes sera demain le premier exportateur de talents musicaux.
Pablo  Galonce

mercredi 21 avril 2010

Lang Lang, roi du produit dérivé

Sacré Lang Lang! A lui seul, il console la Chine tout entière d’avoir été si longtemps privée des joies du capitalisme. Steinway, Adidas, Rolex, Audi le comptent parmi ses meilleurs VRP, avec tous les avantages que cela entraîne. Il est aussi, depuis 2008, président de la Montblanc Cultural Foundation, et vient, à ce titre, de contribuer aux célébrations du bicentenaire de Chopin en enregistrant un récital intitulé « Montblanc – Hommage à Frédéric Chopin », inclus dans le coffret d’un stylo de luxe. Si vous êtes un fan de l’artiste mais si votre compte en banque ne vous permet pas de vous offrir le joujou en question, vous pouvez le voir et l’entendre sur YouTube jouer l’Etude op. 10 n° 3. C’est le logo de Deutsche Grammophon qui figure sur les publicités du produit. Bientôt, ce sera celui de Sony, chez qui Lang Lang vient d’être transféré pour 3 millions de dollars, et avec qui il est déjà sous contrat pour diverses opérations commerciales.
François Lafon

lundi 19 avril 2010

La raison ennemie de l’émotion ? Pas sûr !

« Il est plus utile de savoir faire du vélo que de savoir pourquoi il est possible de monter sur un vélo. En musique, c’est la même chose. » C’est le compositeur et théoricien américain Leonard Meyer qui le dit, et ses propos sont repris par Elizabeth Hellmuth Margulis, de l’Université d’Arkansas, dans la revue Psychology of music. La dame se demande s’il est utile de lire les notes de programme, ou d’écouter à la radio les explications du présentateur pour apprécier la musique. Pour étayer son argumentation, elle a d’abord fait écouter à seize musiciens vingt-quatre extraits des Quatuors à cordes de Beethoven. La moitié de ces extraits était précédée d’une explication dramatique (« L'ouverture évoque un chant profond»), l’autre d’un commentaire structurel (« Cette pièce commence sur un tempo lent, soutenu par des accords, etc. »). Les seize cobayes ont spontanément préféré les morceaux assortis du commentaire structurel. Concernant le public non averti, elle est plus radicale encore : « Quand on explique aux gens ce qu’ils vont entendre, ils font tellement d’efforts pour établir un lien entre la musique et son explication qu’ils n’arrivent plus à sentir les rapports subtils entre les notes, et donc à prendre du plaisir. » Pour finir, Mrs Margulis sauve tout de même du chômage les animateurs, journalistes et autres musicographes : « On peut cependant admettre, écrit-elle, que les notes de programmes concernant, par exemple, le compositeur et son environnement culturel soient plus propres à améliorer la jouissance de l’auditeur que les descriptions de la musique. C’est l’approche qu’adoptent le plus souvent les présentateurs de radio, qui nous entretiennent davantage des circonstances de la composition d’une œuvre que de ses spécificités. » Et comme elle est décidément très gentille, elle assure en conclusion que « même si les notes descriptives n'augmentent pas la jouissance de l’auditeur à court terme, elles peuvent le faire à long terme. » Moralité : ceux qui veulent nous faire croire que la connaissance nuit systématiquement à la sacro-sainte émotion n’ont pas forcément raison.

François Lafon

dimanche 4 avril 2010

Hors du grégorien, point de salut. Et Messiaen, alors ?

En zappant, arrêt sur la chaîne catholique KTO (prononcer Katéo). Dom Thomas Diradourian, professeur à la Communauté St Martin, parle de la Liturgie des heures, laquelle incite à adopter le rythme de prière de la vie monastique. « Le chant grégorien, dit-il en substance, est la musique de la prière, car c’est celle qui laisse le moins d’espace entre la parole divine et le chant ». Et de citer Saint Augustin (« Quand la parole se termine, le chant commence ») pour ajouter que c’est sa simplicité qui fait de cette musique le portail de l’harmonie céleste : « Jordi Savall, qui aime faire voisiner dans ses concerts les harmonies d’ici et d’ailleurs, m’a conforté dans l’idée que ce sont partout les formes les plus primitives, les plus répétitives de la musique qui sont utilisées à des fins de prière ». Soit. La suite est moins claire : « Imaginez l’architecte de Notre-Dame de Paris regardant les plans d’une église moderne. Ne serait-il pas tenté de penser qu’il a tout compris avant les autres ? On ne pourrait le contredire, tout en tenant compte de sa compréhensible difficulté à apprécier la noblesse de la modernité ». En bref - et compte tenu de la « noblesse de la modernité » - la beauté parfaite (donc divine) est dans le grégorien, comme elle est dans la nef et les tours de Notre-Dame. Cela induit qu’en se complexifiant, la musique a perdu sa vertu première, qui est l’accès à l’indicible. Mais Notre-Dame n’a déjà plus grand-chose à voir avec la simplicité du grégorien. Et Bach, avec ses harmonies compliquées ? Et Mozart, qui intercale de véritables airs d’opéra dans sa Messe en ut ? Et Bruckner le mystique, dans ses symphonies répétitives autant que contemplatives ? Et Olivier Messiaen, qui recherche les Couleurs de la Cité céleste en empilant savamment litanies et chants d’oiseaux ? Tout autant que ceux de la providence, les desseins de l’art sont, aurait dit Borges, un jardin aux sentiers qui bifurquent.

mercredi 10 mars 2010

Jimi Hendrix et les inventeurs de trésors

Grande polémique autour de l’album d’ « inédits galactiques » de Jimi Hendrix intitulé Valleys of Neptune : fallait-il remixer et publier, quarante après la mort du musicien, des bandes qu’il aurait peut-être laissées au fond d’un tiroir, ou qu’il aurait retravaillées à sa manière ? Sur le site Rue 89, un internaute répond à ceux qui invoquent les mânes de l’artiste que « Kafka avait demandé à son exécuteur testamentaire Max Brod de détruire tous ses écrits après sa mort. C’est grâce à la désobéissance de Brod que nous sont parvenus Le Château et Le Procès ». Le problème est insoluble : Maria Callas avait interdit la publication de son enregistrement de « Mon cœur s’ouvre à ta voix » (Saint-Saëns, Samson et Dalila), qui est aujourd’hui considéré comme un grand moment de sa discographie. Plus récemment, le pianiste Krystian Zimerman a fait retirer des catalogues quelques-uns de ses plus beaux disques (les Valses de Chopin, les Ballades de Brahms). A-t-on eu raison de passer outre la volonté de Callas une fois qu’elle n’a plus été là ? Zimerman a-t-il tort de faire passer son jugement personnel avant la vox populi ? A-t-on par ailleurs le droit de confronter l’unique Sonate op.1 pour piano d’Alban Berg à ses Variations sur un thème original, une œuvre de jeunesse qu’il a vigoureusement reniée, ou de fouiller les poubelles de Verdi pour reconstituer une partition de Don Carlos qu’il a lui-même élaguée avant la première ? Le meilleur argument à plaider en faveur des tenants de la volonté de l’auteur pourrait bien être la rareté. Apprécierait-on autant Eschyle si l’on possédait les cent-dix pièces qu’il a écrites, au lieu de devoir se contenter des sept chefs-d’œuvre qui nous sont parvenus ? Il est vrai que dans ce cas, ce sont les siècles qui en ont décidé.

dimanche 28 février 2010

Festival de Pâques de Salzbourg : et si Vienne chassait Berlin ?

Du Rififi à Salzbourg, nouvel épisode du thriller. Pendant que la justice s’occupe des gestionnaires indélicats, la réorganisation du festival de Pâques a des ratés. Premier accroc : le Fonds pour le développement du tourisme, acteur majeur de la manifestation, se retire. Tollé de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, qui avait posé son soutien comme condition à sa participation au festival jusqu’en 2013. Que vont faire les sponsors privés, pourvoyeurs de l’essentiel des subsides (6 millions d’euros) nécessaires à la bonne marche du festival ? C’est cependant de l’extérieur que vient le coup de pied de l’âne : le nouveau directeur musical de l’Opéra de Vienne, Franz Welser-Möst, propose de remplacer le Philharmonique de Berlin par celui de Vienne, dans des conditions financières plus intéressantes. La manœuvre est habile : le Philharmonique de Vienne, orchestre en résidence au festival d’été de Salzbourg, chasserait enfin son rival berlinois, imposé par Karajan et roi du festival de Pâques depuis 1967. Cela relance en tout cas la possibilité, évoquée puis démentie, d’une émigration de la manifestation à Baden-Baden, dont le Festspielhaus doit beaucoup à Eliette, la veuve de Karajan, et ressemble comme un frère à celui de Salzbourg. Et tout cela au moment où l’on annonce que la Fondation Herbert von Karajan Festival de Pâques perdrait une grande partie de ses prérogatives ! L’affaire se complique encore si l’on songe que Klaus Kretschmer, soupçonné d’avoir détourné 800 000 euros et retrouvé blessé sous un pont du haut duquel il s’était jeté, émargeait en sous-main au festival de Pâques, mais était directeur technique du festival d’été. Et si, pour les beaux jours, une saison 2 se préparait ?

samedi 20 février 2010

Andrew Lloyd Webber et Paul McCartney au secours d’Abbey Road

Il manquait un symbole de la crise du disque. La mise en vente des studios londoniens d’Abbey Road, effet immédiat de la déconfiture d’EMI qui avait acheté le terrain pour 100 000 livres sterling en 1929, vient, si l’on ose dire, à point. Premier appel à la résistance : celui de Paul McCartney, quarante-et-un ans après l’album justement intitulé Abbey Road, sur la pochette duquel on voyait les Beatles traverser … Abbey Road.  Andrew Lloyd Webber lui a emboîté le pas, parlant même de racheter les bâtiments, sachant qu’EMI a déjà refusé une offre de 30 millions de livres. Première question angoissée : que vont devenir lesdits bâtiments  ? Dans son blog, la romancière Jessica Duchen imagine un hôtel de luxe, avec Suite Elgar (en souvenir de Yehudi Menuhin enregistrant là le Concerto pour violon sous la baguette du compositeur) et jacuzzi Beatles. Elle rêve aussi d’un musée de la musique, où l’on verrait qu’avant que le numérique ne vienne tout changer, la réalisation d’un disque nécessitait une énorme infrastructure.  On y verrait des photos d’un autre siècle, quand le directeur artistique Walther Legge invitait le vétéran Furtwängler et le débutant Giulini à enregistrer les chefs-d’œuvre du répertoire avec le Philharmonia, l’orchestre de luxe qu’il avait créé tout exprès pour eux. On y évoquerait Thomas Beecham (1m85), chef et milliardaire (les petites pilules Beecham, c’était sa famille), apprenant que le jeune Herbert von Karajan (1m68) s’apprêtait à enregistrer Hänsel et Gretel d’Humperdinck, et lui demandant : « Hänsel et Gretel ? Les deux à la fois ? ». Plusieurs centaines de touristes venaient chaque jour devant l’entrée des studios et écrivaient sur le mur des déclarations d’amour aux artistes de leurs rêves. Mais le pèlerinage était gratuit, et les notes de chauffage exorbitantes. La nouvelle est tombée le jour même où l’on apprenait la mort de Michel Glotz, qui fut trente ans durant le directeur artistique de Karajan. Comme le chantait Bob Dylan (artiste Columbia, concurrent d’EMI)  : “The times, they are a-changin”.

jeudi 11 février 2010

Le Festival de Pâques de Salzbourg : prends l'oseille et tire-toi !


Côté salle, le Festival de Pâques de Salzbourg est un rêve de milliardaire : des places à 1250 euros, le Philharmonique de Berlin dans la fosse, des spectacles grand-luxe dans la tradition instaurée par Hebert von Karajan, qui l’a créé en 1967. Côté coulisses, un thriller dur, façon Millénium. La semaine dernière, Klaus Kretschmer, le directeur technique, est découvert sous un pont, grièvement blessé. Il était suspecté d’avoir empoché 700 000 euros destinés à des cabinets de conseil. « C’est Michael Dewitte le responsable, avait-il déclaré, moi, je ne suis que la victime d’un dommage collatéral ». Michael Dewitte, directeur général du festival, est actuellement en fuite. Il aurait, lui, détourné 5% du budget global durant les huit dernières années, ponctionné les dons des sponsors, trafiqué les notes de frais, procuré un emploi fictif à son épouse, siphonné 300 000 euros versés sur un compte bancaire chypriote. Les cabinets d’audit Deloitte et Ernst&Young, chargés chaque année de vérifier les comptes du festival, n’avaient rien remarqué, jusqu’à ce que la direction fasse procéder à une enquête spéciale, chargée d’expliquer où étaient passés les deux millions d’euros manquant dans les caisses. Actuellement, huit têtes du Festival de Pâques sont en examen, et ce n’est peut-être pas fini, car le Festival d’Eté risque, lui aussi, d’être gangréné : « C'est comme les bombardements américains sur Belgrade, ironise Ioan Holender, le directeur de l'Opéra de Vienne, dont Salzbourg est presque la résidence estivale. Ils ont appelé cela des dommages collatéraux. Les deux festivals sont dans le même immeuble et ont la même infrastructure. Avec la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent pas être séparés ».
Revenons côté salle. Le 27 mars, Simon Rattle, successeur de Karajan à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, dirige au Grand Festspielhaus Le Crépuscule des dieux de Wagner, dans la mise en scène de Stéphane Braunsweig, créée à Aix-en-Provence l’été dernier. Que raconte Le Crépuscule des dieux ? La fin d’un monde d’envie et de profit, et l’avènement d’une nouvelle ère. Karajan, qui avait créé le festival de Pâques pour y monter Wagner à sa façon et concurrencer celui de Bayreuth, n’aurait pas manqué de faire remarquer que, comme d’habitude, il avait tout prévu avant tout le monde. Aux dernières nouvelles, c’est Peter Alward, ancien directeur d’EMI Classics, qui occupera dès la semaine prochaine le fauteuil laissé vide par Michael Dewitte. « Je le connais depuis trente ans, a déclaré Eliette von Karajan, la veuve du maestro. Il est digne de confiance ». C’est tout dire !

mardi 9 février 2010

Pendant les Victoires de la musique, Alain Planès joue Chopin. Ailleurs.

Qu’y a-t-il en dehors des Victoires de la Musique, les soirs de Victoires de la Musique ? Eh bien, des concerts, c'est-à-dire des manifestations qui n’ont pas grand-chose à voir avec les Victoire de la Musique. Au Corum de Montpellier, où les Victoires ont lieu cette année, l’atmosphère est à la fête. Gérard Pangon a l’œil sur son poste de télévision :
« Les Victoires de la Musique classique, c'est comme les Césars ou les Molières : chaque année, on se persuade ça ne vaut la peine de gâcher sa soirée, que les slurps et les bisous vont dégouliner, que les plus insipides vont se prendre pour Brad Pitt, les plus ternes se déguiser en Castafiore et les plus niais se croire aussi malins que Jean-Luc Godard. Mais chaque année, on finit quand même devant sa télé, juste pour voir comment ça se présente. Et trois heures plus tard, sans avoir bougé, on se dit : « L'année prochaine, on ne m'y reprendra plus. » Seulement voilà : cette fois-ci, il y a eu un truc. D'abord un programme aux petits oignons : danses polovtsiennes pour commencer, puis Hélène Grimaud dans le Concerto en sol de Ravel, Vadim Repin dans Brahms, Vivica Genaux triomphante même si les gros plans ne l'arrangent pas, Hervé Niquet parfait dans un rôle de faire valoir avec Shirley et Dino, un trio harpe, scie musicale et cor des Alpes qui arrive au bon moment, Alexandre Tharaud magnifique dans un Nocturne de Chopin. Un vrai rythme, des éclairages qui évitent le côté supermarché, une réalisation qui suit la musique... de quoi montrer que le classique n'est pas une affaire de vieux, ni de ringards, ni de refoulés. Mieux : on a oublié les commentaires de Frédéric Lodéon, qui n'a pourtant pas ménagé sa peine : « Philippe Jarrousky est un contre-ténor, pas un castrat : il le précise toujours, pas besoin d'aller vérifier. » ou bien « Chabrier le bon gros Auvergnat, compositeur néanmoins. » Quant au palmarès, c'est une autre histoire... »
Pendant ce temps-là, aux Bouffes du Nord transformé en cirque pour le spectacle de Joël Pommerat Cercles-fictions, Alain Planès joue sur instrument d’époque le programme du récital donné par Chopin dans les salons Pleyel le 21 février 1842. La salle est bondée, le public plus jeune, plus théâtre que celui des circuits traditionnels. Le piano Pleyel (1836) nous emmène lui aussi ailleurs, loin de la tradition du vite et fort. Planès enchaîne Nocturnes, Préludes, Etudes et Mazurkas avec délié, comme un monologue à mi-voix. On se fait à ce son boisé, à cette disparité entre le grave et l’aigu, à ces touches qui n’obéissent pas au doigt et à l’œil. Un régal pour initiés, diront les fidèles des Victoires. Déjà à l’époque, Berlioz reprochait à Chopin de jouer trop doucement, et Liszt s’amusait à imiter le toucher aérien de ce confrère qui était son contraire. Berlioz et Liszt auraient participé aux fastes télévisuels de Montpellier. Chopin, lui, aurait joué pour ses amis. Liszt a été le premier biographe de Chopin. Les contraires s’attirent.

Chopin chez Pleyel. Alain Planès (piano Pleyel, 1836). 1 CD Harmonia Mundi.

lundi 8 février 2010

Fabio Luisi quitte Dresde : Orchestre, ton univers impitoyable…

Rude métier que celui de chef d’orchestre. Prenez le Génois Fabio Luisi, directeur de l’Opéra et de la Staatskapelle de Dresde depuis 2007. Au détour d’une conversation, il apprend qu’un grand concert festif est prévu pour la St Sylvestre 2010. « Vous auriez pu me prévenir », rétorque-t-il. « Ce n’est pas vous qui le dirigerez, mais Christian Thielemann ». Scandale, démission. Renseignements pris, il découvre qu’un contrat a été passé avec la chaîne de télévision ZDF pour faire mousser l’événement : Thielemann est une star, il enregistre chez Deutsche Grammophon, il est le plus allemand des chefs allemands (certains nostalgiques le comparent à Furtwängler), et de toute façon, il devait succéder à Luisi à Dresde en 2012, lui-même ayant claqué la porte du Philharmonique de Munich pour de sombres raisons politico-contractuelles. Le procédé est international : on se souvient de la rage de Christoph Eschenbach quand il a appris qu’il n’était pas reconduit à la direction de l’Orchestre de Paris et que Paavo Järvi (lui-même cumulard de haut vol) avait été nommé derrière son dos au poste qu’il aurait bien voulu conserver.
En attendant, Luisi étant parti et Thielemann pas encore arrivé, il n’y a personne pour diriger la Tétralogie de Wagner à l’Opéra de Dresde (dont la Staatskapelle est l’orchestre permanent) à partir du… 21 février. Ne sortons pas pour autant les mouchoirs : Luisi est aussi directeur de l’Orchestre Symphonique de Vienne, il succédera à Franz-Welser-Möst à l’Opéra de Zürich en 2012, et il ne s’était apparemment pas apitoyé en son temps sur le sort de son prédécesseur à la tête de la Staatskapelle de Dresde, renvoyé pour lui laisser la place, et qui n’était autre que Bernard Haitink. Car enfin, si une blanche vaut deux noires, Haitink, comparé à Luisi et Thielemann, vaut bien une ronde.

mercredi 27 janvier 2010

William Christie, libre et immortel


Mercredi 27 janvier, William Christie devient immortel. Ou presque : c’est dans la section « membres libres » qu’il a été admis à l’Académie des Beaux-Arts. Libre de quoi ? Sur le site de l’Institut de France, on lit que cette Académie regroupant les Académies de peinture et de sculpture (1648), de musique (1669) et d’architecture (1671) est, lors de sa création en 1816 « ouverte aux femmes et a pour vocation de protéger le statut des artistes, de présenter régulièrement leurs œuvres au public (initiative qui est à l’origine du Salon), mais aussi d’enseigner la pratique des arts. Dès sa constitution, des hommes influents de la Cour ou des affaires, des historiens et des théoriciens de l’art sont appelés à siéger aux côtés des créateurs. Ils peuvent être considérés comme les ancêtres des actuels membres libres. »
Le champion de la musique française, né à Buffalo (état de New York), partage sa nouvelle liberté avec le banquier Michel David-Weill, le directeur du musée du Louvre Henri Loyrette, le médecin-écrivain François Bernard Michel, le chef d’entreprise Marc Ladreit de La Charrière, le couturier Pierre Cardin et l’ex-directeur de l’Opéra de Paris Hugues Gall. C’est ce dernier qui prononce le discours de réception. En revanche, ce n’est pas Cardin qui a dessiné l’habit vert de l’impétrant, mais Christian Lacroix. William Christie occupe le fauteuil laissé libre par Marcel Marceau. La musique après le silence. Il est vrai qu’en coulisses, le grand mime était un grand bavard.

Crédit photo : Michel Szabo