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mercredi 5 mai 2010

The Rest is noise : le bruit du XXè siècle


Le titre de ce livre est tellement bien trouvé que l’éditeur français qui le publie aujourd'hui n’a pas hésité à le garder en VO. Et d'autant plus, d'ailleurs, qu'avant même la parution, le livre était célèbre : dans un blog devenu le site internet classique le plus lu au monde et le plus habile des moyens de promotion, Alex Ross, son auteur, critique au New Yorker, a raconté au fil du temps toute la gestation de ces 700 pages sur la musique du XXè siècle. Résultat : dès sa sortie, The Rest is Noise s'affiche comme best-seller, non seulement en anglais mais aussi dans les autres langues dans lequel il a été traduit, comme en Espagne, où il a été dans la liste des meilleures ventes du premier jour alors que ce type de littérature ne fait pas de scores très reluisants.
A la lecture, on se rend bien compte que tout ce bruit n’est pas pour rien. The Rest is Noise se lit comme un roman grâce à un style accrocheur et sans fioritures, un sens de l’anecdote révélatrice, une érudition qui ne tombe jamais dans la cuistrerie. Mais surtout, Alex Ross est un véritable hétérodoxe : loin de présenter la musique de XXè siècle comme un chemin qui mène tout droit vers la modernité, commençant par Schoenberg et Stravinsky et finissant avec Boulez et Stockhausen, il ose explorer les autres voies et rendre hommage à Sibelius (un chapitre pour lui seul), à Duke Ellington (les pages sur la musique américaine sont riches en détails), Steve Reich, Chostakovitch et Britten, ou encore Richard Strauss, tout aussi modernes qu'une avant-garde autoproclamée qui en prend pour son grade. Et tant pis pour les hiérarchies : Messiaen et Ligeti côtoient Lou Reed et le Velvet Underground, les Beatles sont traités avec le même sérieux que Luciano Berio. Le sous-titre de l’ouvrage (« A l’écoute du XXè siècle ») donne aussi une piste. Loin d’isoler la musique dans une tour d’ivoire, Alex Ross n’a de cesse de signaler l’influence de la politique et de la société sur l’évolution du langage musical : le chapitre sur l’Allemagne nazie est tout aussi passionnant que celui sur la manière dont la CIA s’est servie de l’avant-garde comme d’un instrument de propagande pendant la guerre froide ou sur l’influence du New Deal de Roosevelt sur les compositeurs américains des années 1930. « Mister Gershwin, music is music… » aurait dit Berg à l’auteur de la Rhapsody in blue : rien n’est moins évident quand on a finit de lire ce livre.
Pablo Galonce
Alex Ross : The rest is noise. A l’écoute de la musique du XXè siècle. Traduction de Laurent Slaars. Actes Sud, 767 pages, 32 euros.

mardi 4 mai 2010

Chopin, à plus d’un titre

Cadeau d’actualité : un livre sur Chopin. Mais lequel ? Chez les libraires, il y en a des tables entières. Difficile de se repérer aux couvertures, elles se ressemblent toutes (mêmes portraits, mêmes photos), avec pour volonté commune de faire romantique (couleurs tendres, flous artistiques, graphisme tout en rondeur). Les auteurs ? Tout le monde s’y est mis, et les plus célèbres ne sont pas forcément les plus autorisés. Restent les titres, mais là aussi, méfiance. Un livre intitulé Chopin l’enchanteur autoritaire (Marie-Paule Rambaud) relève a priori de la fantaisie. On le rapprocherait volontiers de Deux âmes de Frédéric Chopin ou de Nuits de l’âme, 21 poèmes d’après 21 Nocturnes de Chopin, signés de Jean-Yves Clément, directeur des Fêtes Romantiques de Nohant. Erreur : c’est une somme de neuf cents pages, aussi sérieuse que Chopin, vie et œuvre, de Sylvie Oussenko. Certains cachent leur jeu : Chopin, de Claude Dufresne, n’est pas plus objectif que Chopin, l’impossible amour, d’Eve Ruggieri, et n’a rien à voir avec la première biographie du musicien, signée Franz Liszt, et intitulée elle aussi… Chopin. Pourquoi d’ailleurs qualifier le nom magique ? En intitulant Aimer Chopin son intéressant ouvrage, Pierre Brunel paraît plus subjectif (donc moins sérieux ?) que Pascale Fautrier, qui vient d’enrichir d’un Chopin (tout court) l’excellente série de biographies entreprise par Folio, ou qu’Alain Duault, auteur d’un Chopin (tout court aussi) destiné aux néophytes. Certains, comme Adélaïde de la Place en collaboration avec le pianiste Abdel Rahman El Bacha, ajoutent le prénom : Frédéric Chopin. Cela nous ramène de la légende au monde des humains. Autre pianiste (et quel !), Alfred Cortot, essaye de passer le grand homme aux rayons X. Cela donne Aspects de Chopin. D’autres, comme le trio Charlotte Voake, Catherine Weill, Benoit Allemane, marient physique et métaphysique : Chopin ou l’histoire d’une âme. Il y a ceux, romanciers déclarés, qui dramatisent le drame : dans Les funérailles de Chopin, Benita Eisler refait le trajet à l’envers. Il y en a qui envoient des messages codés : en intitulant son petit ouvrage Chopin. Chapeau bas, Messieurs, un génie, Michel Pazdro cite Schumann et indique que pour se plier au jeu de la collection Découvertes - Gallimard, il n’en renonce pas moins à s’adresser aux esprits cultivés. Jean-Jacques Eigeldinger, lui, a intitulé ses livres L’Univers musical de Chopin, Chopin vu par ses élèves, Chopin et Pleyel. Des titres qui n’incitent pas à la rêverie. Si vous voulez être un chopinien imbattable, ce sont pourtant eux qu’il faut lire.

jeudi 18 février 2010

Sibelius, sympathisant nazi ?

Aux Etats-Unis, la chasse aux sorcières ne sera jamais finie. Voilà que dans Sibelius dans l'Ancien et du Nouveau Monde: Aspects de sa musique, son interprétation, sa réception, un livre qu’il cosigne avec trois de ses collègues, un professeur à l’University of Nord Texas, Timothy L. Jackson, accuse formellement Sibelius de sympathie avec les nazis. Il n’est pas le premier à le faire, mais il avance des arguments chocs : acceptation en 1935 de la Médaille Goethe avec signature d’Hitler à l’appui, pension allemande octroyée à partir de 1941, approbation par le Troisième Reich de la Société Sibelius en Allemagne, interview complaisante donnée à un reporter de guerre SS, refus d’honorer la promesse, faite avant la guerre, d’aider un jeune compositeur juif. Avant même qu’il ne paraisse, le livre provoque une levée de boucliers. « Gardez à l'esprit que nous parlons d'un vieil homme chauve aux mains tremblantes, avec une cataracte à l'œil et qui, probablement, ne savait même pas que les SS existaient », rappelle Vesa Siren, gardien du temple Sibelius en Finlande. Sur la toile, le buzz fait rage : coupable ou non coupable, le champion du nationalisme finlandais, le créateur d’une musique inclassable glorifiant la terre de ses ancêtres et les hauts faits des défenseurs de la patrie ? Quoi qu’il en soit, on risque de ne plus arriver à écouter innocemment Finlandia ou Le Cygne de Tuonela. Comme chez Wagner, comme chez Richard Strauss, on cherchera des signes. Quels signes, et des signes de quoi ? Un unisson de cuivre trop péremptoire, une évocation trop complaisamment nostalgique du folklore nordique, un accord un peu brusque, voire totalitaire ? On risquera d’oublier que lorsqu’Hitler accède au pouvoir, Sibelius est déjà muré dans un silence qui durera jusqu’à sa mort ; que pour recréer de toutes pièces un pays longtemps rayé de la carte, un certain nationalisme se justifie ; qu’aucune musique n’est un appel au meurtre, comme ont pu l’être les pamphlets de Céline, et que c’est par ses écrits (livrets d’opéras compris) et non par sa musique que Wagner véhicule des idées malodorantes ; et enfin que si René Leibowitz, le champion de Schoenberg et du dodécaphonisme, a traité Sibelius de « plus mauvais compositeur du monde », Lucien Rebatet, rédacteur à Je suis partout, l’a défini comme « le plus ennuyeux des musiciens sérieux ». Les extrêmes renvoyés dos à dos. Et si la question demeure, lancinante, on se rappellera la phrase de Proust dans Contre Sainte-Beuve : « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne ».

lundi 21 décembre 2009

L’Après-midi d’un faune, un génial malentendu


« Dès son premier essai de chorégraphe, Nijinski avait réalisé le ballet moderne », disait Maurice Ravel de L’Après-midi d’un faune (1912). Debussy, lui, n’avait rien compris au travail du danseur sur son œuvre : « Pouvez-vous imaginer le rapport entre une musique ondoyante, berceuse, où abondent les lignes courbes, et une action scénique où les personnages se meuvent, pareils à ceux de certains vases antiques, grecs ou étrusques, sans grâce ni souplesse ? » Que pensait Debussy de la pique lancée par Nijinski à Léon Bakst, le décorateur du Faune : « J’ai l’idée du décor, mais Bakst ne m’a pas compris » ? Mallarmé (mort en 1898) était content… de la musique, mais n’imaginait apparemment pas qu’on puisse en donner une traduction visuelle : « La musique évoque l’émotion de mon poème et dépeint le fond du tableau dans les teintes plus vives qu’aucune couleur n’aurait pu le rendre ».
Variations sur L’Après-midi d’un faune, le petit ouvrage du nijinskien Christian Dumais-Lvowski, met l’accent sur l’éternelle incompréhension qui règne entre créateurs et interprètes. Comme on peut le voir en ce moment au Palais Garnier, où Nicolas Le Riche danse le Faune dans sa version originelle, la musique, le décor et la chorégraphie vont toujours aussi bien ensemble. Et Ravel, qu’aurait-il dit sur son Boléro vu par Maurice Béjart ?
Crédit photo : Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Christian Dumais-Lvowski : Variations sur l’Après-midi d’un faune. Editions Alternatives, 63 p., 12 euros.

Ballets russes : Massine, Fokine, Nijinski. (Le Tricorne ; Le Spectre de la rose ; L’Après-midi d’un faune ; Petrouchka). A l’Opéra National de Paris (Palais Garnier), jusqu’au 31 décembre.

mardi 15 décembre 2009

Patrick Modiano : la musique des noms


Pas plus que le dossier (par ailleurs excellent) que lui a consacré en octobre Le Magazine littéraire, les diverses études, actes de colloques, essais et monographies qui se multiplient à propos de Patrick Modiano ne tiennent compte de certains aspects musicaux de ses textes. Pas de la « petite musique » (au sens tchékhovien) dont, au contraire, ils nous rebattent les oreilles, ni même du rythme subtil qui donne une respiration particulière à ces quêtes improbables d’un passé qui se dérobe, mais des résonances affectives provoquées par certains noms (de personnes, de rues, de villes), par leur galbe sonore, par la façon dont ces syllabes, ces mots, ces numéros de téléphone même (Auteuil 15 28) entretiennent l’ambiguïté, nous renvoient à un monde disparu, nous rendent complices des fantômes qu’ils évoquent tout en entretenant notre angoisse de découvrir (ce qui n’arrive pourtant jamais) qui sont ces gens dont la trace ne veut pas s’effacer. Les titres mêmes des romans de Modiano sont musicaux, à la manière de ces leitmotives qui s’impriment dans la mémoire, y fleurissent, y entretiennent d’indétectables correspondances : Chien de printemps, Fleurs de ruine, Des Inconnues, Vestiaire de l’enfance, Dans le café de la jeunesse perdue. Et puis les noms, de femmes d’abord : La petite Bijou, Dora Bruder, Blanche-Neige ; des revenants ensuite (souvent des pseudonymes) et des lieux qu’ils ont hantés : Van Bever, Louki, Annet, La Houpa, Maurice Raphaël, Arthur Adamov (tiens, un personnage vrai, un écrivain, comme par hasard), l’hôtel de Lima, la rue Vineuse, l’avenue du Nord. Technique de romancier, direz-vous. Proust a consacré aux noms des chapitres célèbres. Simenon sait lui aussi faire chanter noms et lieux, et n’a pas son pareil (si ce n’est Modiano) pour faire ressurgir des mélodies du plus loin de l’oubli (un titre de Modiano, encore). Cela dit, Modiano, comme Simenon d’ailleurs, ne parle presque jamais de musique. Mais alors que fait ce post sur un blog intitulé Musikzen ?

Le Magazine littéraire, octobre 2009. Dossier Patrick Modiano
Bruno Blanckeman : Lire Patrick Modiano. Librairie Armand Collin « Ecrivains au présent ».

mardi 1 décembre 2009

Un abécédaire de l'orchestre pour furieux de la musique


Les applaudissements ? Selon Bernard Shaw, une pratique barbare qui consiste à saluer la plus sublime musique par un violent et hideux déchaînement de bruit. L’octobasse ? Une contrebasse à trois cordes inventée par Jean-Baptiste Vuillaume. Hauteur : quatre mètres ; longueur des cordes : deux mètres. Il en a existé trois exemplaires. La télévision ? Dans Grey’s Anatomy aussi bien que dans Desperate Housewives, les pizziccatos de cordes signalent que nous entrons dans le registre comique. Mélomane ? Furieux de musique. Pourquoi ne dit-on pas « mélophile », c'est-à-dire « qui aime la musique » ? En une soixantaine d’entrées, et par ordre alphabétique (d’Applaudissement à Zygomatique), Alain Surrans, directeur de l’Opéra de Rennes et déjà auteur d’un joyeux recueil de portraits de musiciens intitulé Jeu de massacre, croque dans son Abécédaire de l’orchestre les grands desseins comme les petits travers de la curieuse institution qu’est l’orchestre symphonique. Voilà un petit livre que les pisse-froid qui confondent concert et cérémonie funèbre devraient apprendre par cœur. Il est d’ailleurs édité par l’Association Française des Orchestres.

L’Abécédaire de l’orchestre, d’Alain Surrans, AFO Editions, 5 euros.

samedi 28 novembre 2009

Culture peau de chagrin


Il y a longtemps que cela couvait : la Direction du Livre au ministère de la Culture disparaît, digérée par la Direction générale des Médias et des Industries culturelles. Les titres parlent d’eux-mêmes : dans le second, il y a « industrie ». La description officielle de ladite Direction situe d’ailleurs très bien le problème : « La direction générale des médias et des industries culturelles définit, met en œuvre et évalue la politique de l’Etat en faveur du développement et du pluralisme des médias, de l’industrie publicitaire, de l’ensemble des services de communication au public par voie électronique, de l’industrie phonographique, du livre et de la lecture et de l’économie culturelle. Elle suit les activités du Centre National de la cinématographie. » Parallèlement, Christine Albanel, ancienne locataire de la rue de Valois, se voit confier « une mission destinée à préparer les conditions de l’économie du livre dans l’ère numérique ». « Publicitaire », « communication », « économie culturelle » sont les maîtres-mots. La crise aidant, un boulevard s’est ouvert devant les réformateurs, et le ministre de la Culture, probablement touché au coeur par la dernière phrase concernant le Centre National de la Cinématographie, s’est empressé de signer. Les petits éditeurs, les concepteurs de livres d’art, tous ces gens que l’état aidait à produire de jolies choses peu rentables, ont du souci à se faire. On peut noter que l’industrie phonographique fait partie du lot. Dans ce domaine là aussi, le terrain est mouvant. La réunion sous une même casquette, en 1998 (cohabitation Chirac-Jospin), de la Direction de la Musique de la Danse et de celle du Théâtre et des Spectacles a montré - en dépit, en 2007, du pas en arrière consistant à recréer trois délégations distinctes - que la culture en France est une peau de chagrin irréversible. Y aura-t-il un Eric Raoult mélomane pour imposer un devoir de réserve aux musiciens en tournée à l’étranger ?

lundi 9 novembre 2009

Déni de paternité

Le siècle de Molière, la Maison de Molière ? Fini tout cela ! Un nouveau livre vient de paraître (1), reprenant une fois de plus la thèse lancée en 1919 par Pierre Louÿs, et prouvant par A+B que c’est Corneille qui a écrit Tartuffe et Le Misanthrope. Il n’est qu’à regarder l’affiche des Femmes Savantes donné actuellement au Petit Théâtre de Paris, avec le pourtant très traditionnel Jean-Laurent Cochet : le nom de l’auteur est tout petit, coincé entre le titre et celui, plus gros, du metteur en scène.

La musique est relativement épargnée par ce déni de corporalité. On sait que ce n’est pas Albinoni qui a composé l’Adagio d’Albinoni, ni Pachelbel le Canon de Pachelbel, mais personne n’a encore contesté le fait que c’est Beethoven qui a composé la Neuvième de Beethoven, et ni Peter Schaeffer, l’auteur d’Amadeus (la pièce), ni même Pouchkine, qui a officialisé en 1830 la thèse de l’assassinat de Mozart, ne sont allés jusqu’à attribuer La Petite Musique de nuit à Salieri. On a en revanche mis aussi longtemps à admettre que Le Couronnement de Poppée soit un « travail d’école » (comme on le dit pour la peinture) plutôt qu’un chef-d’œuvre entièrement sorti de la plume de Monteverdi, qu’à comprendre que Shakespeare n’a fait « qu’améliorer » des canevas de pièces existant déjà, et qu’il est accessoire d’aller ouvrir sa tombe pour voir s’il a vraiment existé.
On nous en rebat les oreilles : pas de deuil sans la preuve que le disparu est bien mort. Mais se dira-t-on un jour qu’il est plus important de pouvoir écouter Le Couronnement de Poppée en 2009 que d’être sûr que Monteverdi ne s’est pas fait aider pour l’écrire en 1642, et de pouvoir se régaler des Femmes savantes que d’avoir la certitude que Molière en est l’unique papa. Comme disait de l’Affaire Molière le metteur en scène et pédagogue Antoine Vitez (qui a bien existé) : « Tout cela vient du fait qu’on ne pardonne jamais à un saltimbanque d’être un génie ».


(1) Si 2 et 2 sont 4, Molière n’a pas écrit Dom Juan, Tartuffe, etc., par Dominique Labbé. Editions Max Milo, 255 p., 18 euros

mercredi 21 octobre 2009

Son Voyage d’hiver



Un bad trip, comme d’habitude, le roman de rentrée Amélie Nothomb (en dix-huit ans, elle en a écrit dix-huit). Mais comme celui-ci s’intitule Le Voyage d’hiver… Schubertiens exclusifs, épargnez vos quinze euros. Cette histoire dont les héros s’appellent Zoïle, Astrobale et Aliénor, cette relation vague entre un kamikaze velléitaire, un(e) agent littéraire et une romancière bizarre est, certes, voyageuse (les avions) et hivernale (ces dames refusent de chauffer leur appartement), mais pas musicale pour un sou. A ce train-là, Le Docteur Jivago (hiver + déplacement de population) pourrait s’intituler Le Voyage d’hiver. Bien sûr, si votre schubertophilie se double d’une nothombolâtrie, vous ne manquerez pas de débusquer dans ce mini-récit (130 pages) de subtiles correspondances entre les ressassements du Voyageur et les délires récurrents de la romancière. En 2003, le cinéaste pour happy few Vincent Dieutre a filmé un voyage initiatique et très contemporain entre Paris et Berlin. Mais son film s’appelle Mon Voyage d’hiver, et on y entend du Schubert.


Le Voyage d’hiver, d’Amélie Nothomb. Albin-Michel, 136 p., 15 euros
Mon Voyage d’hiver, de Vincent Dieutre. 1 DVD Optimale « Rainbow Classics »

mardi 13 octobre 2009

L’Eco des pavanes

« Le Bottin est le livre que j’aimerais emporter sur une île déserte, parce qu’avec tous les noms qu’il contient, on peut imaginer quantité d’histoires. » On n’en attendait pas moins d’Umberto Eco, qui pendant un mois et demi, fait tanguer le Louvre de sa picdelamirandolesque culture. Au sein de ce « Vertige de la liste », qui nous promet soixante-trois lectures, une exposition, une chambre des merveilles, cinq conférences, huit documentaires, un livre, un catalogue, un spectacle, un colloque et cinquante-et-un intervenants, se glissent trois concerts. Et quels concerts ! On y trouve des litanies d’auteurs anonymes du XVIème siècle listant les mérites de la Vierge, un « Inventaire avant disparition », puisé dans Les Archives de la Planète du banquier philanthrope (sic) Albert Kahn et illustré par le DJ Laurent Garnier, ou encore des œuvres de Luciano Berio par l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris.
Eco et Berio ont longtemps fait cause commune, le second trouvant dans les recherches du premier sur le langage un écho à son propre travail de compositeur, lequel a de plus en plus consisté à confronter, empiler, mélanger et retraiter les couches sonores issues de cinq siècles de musique. Ce serait bien, pour la musique, d’avoir son Umberto Eco. Un Nom de la rose dont l’énigme reposerait sur l’interprétation des neumes, des Promenades dans le bois du concert, un Dire presque la même chose traitant non plus de la traduction, mais de la transcription… Le terme de « musique contemporaine » nous promettrait un voyage érudit mais ludique, au lieu du parcours du combattant auquel nous invitent encore les grognards de la défunte avant-garde.

Le Louvre invite Umberto Eco, du 2 novembre au 13 décembre.

A lire :

Vertige de la liste, d’Umberto Eco, Flammarion, 408 p., 39 euros.

N’espérez pas vous débarrasser des livres, entretiens d’Umberto Eco avec Jean-Claude Carrière. Grasset, 342 p., 18,50 euros.